Maryse Choisy filmée pendant l’annonce du prix Goncourt 1933

Dans l’histoire du prix Goncourt, le cru de l’année 1933 est particulier. D’abord, il fait suite au scandale de 1932, cette « affaire Céline » qui empeste encore la nouvelle édition puisque, depuis, Lucien Descaves, fâché, n’apparaît plus aux déjeuners Goncourt et vote par correspondance. La presse insiste unanimement sur son absence et c’est l’occasion de rappeler le scandale ; d’ailleurs, un procès est encore en cours, celui issu de la plainte de Roland Dorgelès et J.-H. Rosny aîné, qui se sont sentis diffamés par des articles sur l’affaire.
Ce qui fait surtout de ce 7 décembre 1933 un jour particulier, c’est une nouveauté : la présence du cinéma, afin de donner au Goncourt une publicité méritée. Roland Dorgelès a en effet invité, en plus de la T.S.F., une équipe de Pathé-Nathan, pour enregistrer la proclamation des résultats qui sera ensuite diffusée aux actualités filmées.
Au-delà de ces quelques faits, si pour nous l’événement est unique, c’est que sur les images filmées on remarque Maryse Choisy et que c’est, à notre connaissance, le seul document où on peut la voir en mouvements (du regard, essentiellement). Elle se trouve, sur cet extrait offert par l’INA, tout à gauche.


Dans les compte-rendus de la presse, la présence de Maryse Choisy est en effet souvent signalée. On insiste sur sa blondeur et l’or de ses ongles : « oxygénée, les ongles dorés », « les cheveux tout flambants dorés », « des ongles d’or dignes d’une danseuse cambodgienne », « parée de cheveux, d’ongles et de dents d’or » : « La présence de Mme Maryse Choisy donnait aux coulisses de cette compétition littéraire un parfum de tournoi de beauté ». C’est l’occasion de raconter une scène pittoresque où l’on voit Maryse « chercher sous la table un de ses ongles d’or, perdu dans un mouvement d’éloquence ». L’anecdote est conforme à ce qu’elle raconte elle-même dans ses mémoires (Sur la route de Dieu, on rencontre d’abord le diable, p. 208) :

En 1932, un bijoutier me fit sur mesure des ongles en or. J’étais à cette époque journaliste parlementaire et plutôt fascinée par la politique. A la Chambre des Députés, mes écailles parfois roulaient sous quelque banc de la salle des Pas Perdus, ou derrière la statue du Laocoon. Se précipiter à la recherche des ongles d’or était un sport pour mes amis. Les échos des hebdomadaires rajoutaient des histoires inventées dans les salles de rédaction. Malgré la légende qui naissait autour de mes ongles d’or, je pourrais compter sur une seule main les femmes qui les avaient adoptés.

Elle ne se contente pas d’illuminer la scène de son or. Pour expérimenter la prise de son avant l’annonce des résultats, les cameramen lui demandent de prononcer quelques paroles. La raison donnée pour cette intervention n’est pas toujours celle d’un test micro : « Comme l’atmosphère commençait à s’échauffer, les opérateurs d’actualités cinématographiques proposèrent à ces messieurs de la presse de les filmer. Il se groupèrent et Mlle Maryse Choisy prit la parole « au nom de la presse française » ». C’est à ce moment qu’un autre journaliste reçoit sur la tête un projecteur, lui enfonçant le nez dans son verre de porto. On peut féliciter Pierre-Jean Launay qui, pour Paris-Soir, a su reconnaître, en la personne de ce journaliste malchanceux Robert Desnos. Un ami de Maryse, justement.
Peut-être que cet enregistrement de Maryse faisant une déclaration n’existe plus… Heureusement, certains journalistes l’ont notée. Ainsi aurait-elle dit : « Avant le prix Goncourt, c’est un peu comme avant la formation d’un ministère, on ne sait jamais ce qui peut arriver… Enfin, je bois à la santé de celui qui va être le lauréat, et espérons que celui-là ne restera pas sur ses lauriers, à l’exemple de certains qui le précédèrent, mais qu’il ira toujours de l’avant dans sa production littéraire ». Mais, précise un autre article, « Un jeune subversif s’écria alors que tout cela était du chiqué et que le Goncourt avait de moins en moins d’importance. On le fit taire et les cinémas arrêtèrent leur enregistrement ».

Mille et une mains, par Vittorio Guerriero

Dans une revue italienne de décembre 1928, Noi et il mondo, paraît un long article sur Maryse Choisy et sa pratique chirologique (voir son essai paru l’année précédente, La Chirologie, et sa rubrique « Ce que disent leurs mains » dans L’Intransigeant).
Maryse évoque l’auteur dans ses mémoires, comme étant le journaliste italien qui l’aurait aidée à pénétrer au sein du mont Athos. C’est également lui qui se cache derrière le personnage nommé Lucio dans Le Vache à l’âme, concurrent de Jean Thénard (Joseph Delteil) ; c’était donc, durant les amours delteilliennes de Maryse, un autre amant.
Vittorio Guerriero (1898-1954) était alors correspondant parisien pour plusieurs revues italiennes. Il était également traducteur, essentiellement de pièces et romans humoristiques (Cami, Eugène Labiche, Tristan Bernard, Georges de La Fouchardière, etc.) et de nombreuses nouvelles pour la revue Le Grandi Firme, de Pitigrilli. Enfin, il a écrit, dans ces années 1920, plusieurs romans humoristiques et érotiques, dans un style rappelant celui de Pitigrilli et aux titres curieux : Le novelle di tutti i peccati [Histoires de tous les péchés], 1920 ; Le bambole pericolose [Les Poupées dangereuses], 1921 ; La suprema perversità [La Perversité suprême], 1921 ; I giocattoli ossigenati [Les Jouets oxygénés], 1922 ; Cento chili d’amore [Cent kilogs d’amour], 1929. Avec Maurice Dekobra, il est l’auteur de Le Rire dans le soleil : les humoristes italiens, 1927.
En cette fin d’année 1928, Maryse annonçait le titre d’un futur livre écrit en collaboration avec Vittorio Guerriero : La Trente-septième Volupté, qui ne verra jamais le jour.

Voici donc cet article, « Mille e una mano », que Thierry Gillyboeuf a très aimablement traduit pour nous – qu’il en soit remercié.

MILLE ET UNE MAINS

À force de ne croire en rien, les personnes émancipées d’aujourd’hui ont fini, petit à petit, par croire à tout et les cœurs du type 1928-1929 ont cent fois plus foi dans les tarots crasseux de la cartomancienne dont la porte est toujours ouverte que dans les théorèmes de Kant ou dans les infinis de Spinoza.
Dans l’attente d’un futur imminent où elle ne lira d’autres romans que les
films, l’humanité lit aujourd’hui, à cœur perdu, ces livres bizarres que sont les lignes de la main. Une chiromancienne chinoise dont le nom harmonieux est si affreusement monosyllabique que même en le mentionnant ici, il continuerait de rester invisible à l’œil nu, a proposé, il y a quelque temps, de lire également les lignes des pieds. Mais dieu sait pourquoi, la chose n’a pas réussi à avoir un pied dans la place.

L’écrivaine chiromancienne

Autrefois, c’était surtout des personnes qui ne savaient pas lire qui lisaient les lignes de la main, et précisément ces fameuses gitanes qui bourlinguaient sur les grandes routes poussiéreuses, dans les champs façonnés par les chants verts des grillons, et se laissaient caresser les cheveux par le peigne blond de la lumière de la lune et autres facéties lyriques de circonstance. Mais ces dernières années, les gitanes ont bel et bien songé à abandonner les grandes routes poussiéreuses etc. etc. et ont cru qu’il était plus pratique et plus approprié, allongées sur les coussins mous des sleepings de la littérature d’émigrer et élire domicile dans les vers des chansons avec double hoquet final, dans les nouvelles au goût de cacao et dans les deuxièmes actes des opérettes aux ritournelles entêtantes. Si bien qu’aujourd’hui, sur les grandes routes poussiéreuses etc. etc., il ne doit pratiquement plus y avoir d’authentiques et véritables gitanes.

La main de Marinetti

Mais à Paris, c’est une très belle dame aux grands yeux couleur des mille et une nuits qui lit les lignes de la main actuellement, avec un succès mondain et littéraire retentissant, qui non seulement sait lire, mais sait même écrire : la poétesse Maryse Choisy.
Ce qu’il y a de vraiment extraordinaire chez Maryse Choisy, ce n’est pas que, en sa qualité d’écrivain, elle sache lire ; le plus surprenant est que, en sa qualité d’écrivain, Maryse Choisy sache aussi écrire.
Descendante directe d’une famille française aristocratique dont les ancêtres tutoyaient Hugues Capet et dont le fondateur appelait Charlemagne en faisant
psst ! psst !, Maryse Choisy a démontré par son art que, contrairement à ce qu’ont affirmé 315 philosophes blonds, la science de la chiromancie ne se transmet pas de père en fils, comme la myopie, ou si vous préférez, comme l’acide urique.
La célébrité chirologique de Maryse Choisy est en réalité assez récente. En effet, Maryse Choisy a formulé sa première prophétie précisément le jour même et à l’heure même où l’aviateur Lindbergh effectua son fameux vol New York-Paris-sans-même-s’arrêter-une-minute-pour-prendre-un-café.
À ce que l’on raconte, Maryse Choisy a choisi, pour ses débuts chirologiques, un jour aussi mémorable, avant tout pour faire généreusement en sorte que l’humanité puisse se réjouir, le même jour, de deux grands événements historiques au lieu d’un seul, et ensuite, pour que les futurs écoliers, dans les écoles élémentaires du futur, puissent retenir facilement les deux dates, en faisant l’effort de n’en apprendre qu’une seule avec une remise de cinquante pour cent.

La photographie de Maryse Choisy

L’île réservée aux manchots

Pour donner une idée approximative des dimensions qu’a atteintes à Paris la célébrité de Maryse Choisy, il suffit de dire que, dans une étude très récente, un homme d’État américain a montré que, sous le ciel couleur souris de Paris et toutes les vingt-quatre heures, alors que la classique et fameuse question : “Quelle heure est-il ?” n’est prononcée que 3 719 814 fois, la grande question à la mode : “Vous êtes-vous fait lire les lignes de la main par Maryse Choisy ?” est prononcée 3 719 815 fois.
En résumé, Maryse Choisy bat
Quelle-heure-est-il ? d’un point. Si sa célébrité continue de s’étendre à cette vitesse vertigineuse, d’ici quelques mois au maximum, Maryse Choisy aura réalisé ce qui est son grand rêve unique et magnifique : celui de battre, par la question qui fait référence à son art, les deux autres locutions qui, jusqu’à aujourd’hui, sont restées imbattables, à savoir : Bonjour et Comment ça va ?
Maryse Choisy finira sans aucun doute par les battre elles aussi. Et puis, auréolée de gloire, elle vendra sa loupe à un entomologiste blond, fondera en Papouasie Orientale une Île réservée aux Manchots et ainsi, assurée que les habitants de l’île l’empêcheront de donner libre cours aux éventuelles nostalgies pour son ancienne profession, Maryse Choisy se consacrera exclusivement à la création de pyjamas uniquement destinés aux femmes.

Les mille et une mains

Entre les nombreux romans qu’elle a écrits et parmi ceux encore plus nombreux qu’elle a vécus, Maryse Choisy a lu toutes les mains célèbres du monde. Pulpe des doigts de monarques, phalanges digitales de célèbres banquiers, monts de Vénus de célébrissimes poètes, collines de Mercure d’hommes politiques, tout ce qui peut, en fait de mains, exister de célèbre dans le monde est passé, passe ou passera sous cette terrible fourche caudine qu’est la loupe de Maryse Choisy.
Dans son salon, sur les murs duquel sourient, à la manière de terribles sphynx, des pancartes affichant les aphorismes les plus terribles jamais écrits. (
Les lèvres peuvent mentir, pas les mains. – La grande différence entre le tramway et l’homme est que le premier a toujours une tête de ligne, tandis que le second a toujours une ligne de tête – etc., etc.), toutes les célébrités de notre temps sont allées montrer les paumes de leurs mains lavées exprès pour la circonstance avec double dose de savon.

Maryse Choisy exécutée au crayon par le peintre japonais Foujita

Entre autres, deux Italiens dont le nom est aussi connu et populaire en France que le premier vers de la Marseillaise : Marinetti et Pirandello.
L’examen chirologique de la main avec laquelle le général du futurisme inventa les mots en liberté, a offert à Maryse Choisy des surprises spectaculaires.
Voici, textuellement, le verdict de la poétesse chiromancienne :

Qui aurait pensé que le Marsien Solarien qu’est effectivement M. Marinetti, pût avoir une ligne de cœur aussi mouvementée, décelant une sensibilité profonde et subtile ? Qui aurait pensé que le Maître du Futurisme, dont on se rappelle le complet mépris de la femme exprimé dans ses fameux manifestes, fût au fond un sentimental et un ardent qui croit à l’amour-passion et que le beau sexe ne laisse point indifférent ?
M. Marinetti m’a assuré que cette fois encore j’avais deviné juste, mais ajouta-t-il : – Que voulez-vous ? La légende est toujours plus tenace que la réalité. Je passe tellement pour un cynique qu’on ne vous croira pas quand vous direz la vérité.
Cette main naturellement synthétique, volontaire, orgueilleuse, susceptible d’une vitalité intense, d’une indépendance qui ne supporte d’autre discipline que celle de sa propre raison, d’une force nerveuse puissante et bien équilibrée, est divisée entre un besoin d’activité infinie et un besoin de contemplation. Au point de vue esthétique, elle est admirablement douée, en ce qu’elle montre les mêmes propensions pour la musique et la sculpture que pour la poésie. Si M. Marinetti a opté pour cette dernière, c’est parce que la littérature est peut-être le seul art qui puisse satisfaire à la fois et l’action et la rêvée.
La passion y est de l’espèce galopante et le courage moral et physique atteint la témérité. Cependant l’intelligence freine toujours à temps. De plus on remarque dans la Saturnienne, à partir de 45 ans, une lente évolution de principes vers la modération. Mais la rapidité intuitive et volitive légèrement tempérée par un cynisme acquis et superficiel demeure le leitmotiv de cette main d’une richesse passionnelle éblouissante.

Écoutez à présent celui que la main de Luigi Pirandello a inspiré à Maryse Choisy.

La main noueuse et philosophique de M. Pirandello n’est pas une main. Ce sont trente-six mains stylisées et synthétisées en une seule. Il porte en lui mille êtres, mille vérités, mille tendances, mille nostalgies, mille virtualités qui s’entrechoquent, se combattent, se complètent et s’amalgament. Comment décrire sa ligne de tête avec ses ramifications multiples et qui dénote une intelligence souple et subtile, si souple et si subtile qu’elle sympathise avec les théories les plus contradictoires, incarne les personnages les plus divers et adopte si naturellement la couleur de tous les esprits qu’il lui devient impossible, au milieu de son envol illimité, de s’enfermer dans les limites étroites d’une opinion.
Comment décrire sa ligne de cœur symptomatique d’une sensibilité qui vibre au stimulus le plus infinitésimal, qui compatit avec toutes les misères, qui s’affole de la moindre parole désagréable, qui traverse les volcans sans se brûler, qui frise avec curiosité la folie, qui freine toujours à temps avec un bon sens parfait et une juste évaluation des proportions, et qui, cependant, par delà les susceptibilités, les douleurs et les joies, par delà le bien et le mal, demeure avant tout spectaculaire. Une véritable sensibilité de philosophe et de critique, critique même quelquefois aux dépens du talent créateur.
Comment décrire surtout son pouce, long et fort, et néanmoins aux articulations si flexibles, qu’il parait dépourvu d’ossature, ce pouce qui connaît la grande route et tous les petits sentiers de la volonté réalisatrice, de la plus puissante des volontés diplomatiques et de la plus psychologique aussi ; ce pouce qui n’ignore aucune faiblesse ni aucune arme de son adversaire ?
Qu’on ajoute à cela les germes de toutes les vertus et de tous les défauts, des conflits intimes entre l’activité et la rêverie, entre le scepticisme et la mysticité, une grande prodigalité, une flamme intérieure intense, une énergie calme, et l’on aura peut-être quelque idée de cette main éclectique où toutes les propensions infinies et contradictoires se trouvent dominées par le sens critique et spectaculaire.

De la même façon, Maryse Choisy a lu toutes les autres mains célèbres du monde et a découvert les choses les plus époustouflantes. Entre autres, une tendance au vol de violons dans la main du Président de la République française, des traces d’avarice dans celle du Kaiser, une passion violente pour le tango argentin dans celle de Bernard Shaw et ainsi de suite.
Devant ses yeux chiromanciens, les hommes célèbres lui sont apparus en filigrane. Autrement dit tels qu’ils sont, et non uniquement tels qu’ils semblent être. Dans le pyjama de soie transparente de la réalité et non dans le pardessus croisé de l’apparence.
Il n’y a qu’avec Pirandello que la consultation chirologique de Maryse Choisy a connu une once de déception.
Sûr de ce que Maryse Choisy avait dit de sa main –
il peut traverser les volcans sans se brûler – Luigi Pirandello a voulu, un jour, se hasarder à passer ses doigts d’écrivain célèbre sur la flamme violette du réchaud à alcool qui, d’ordinaire, lui sert à préparer ses œufs à la coque.
Malgré la prophétie, Pirandello s’est brûlé la main. L’impressionnant phénomène a trouvé une explication quelque temps plus tard. Maryse Choisy, qui n’est guère physionomiste, avait confondu Luigi Pirandello avec Muzio Scevola.

La déception du Raiak

Il y a deux ans, éperdument séduit par une photographie de Maryse Choisy que L’écho du Baloutchistan avait publiée en première page, le rajah de Brahmapoutre et des environs décida ni une ni deux de quitter son pays natal et de se rendre en Europe pour embrasser dévotement les célèbres pantoufles de soie rouge à tempérament que Maryse Choisy porte aux pieds durant ses consultations.
Le soir même de sa décision, le rajah porta sa couronne au Mont de Piété du Brahmapoutre, mit dans sa valise deux paires de slips, un livre de Tagore et trois paires de caleçons, et partit pour Paris.
Une fois en présence de Maryse Choisy, il lui tendit sa main. La poétesse chiromancienne, après une heure et quart de lecture attentive, rendit la main, en s’exclamant en parfait baloutchistanais du nord :
“Mhrssztrh !”
Ce qui signifie exactement : “Vous possédez une intelligence à peine suffisante pour répondre
allo ! au téléphone”.
Nullement bouleversé par cette interprétation si pessimiste de sa matière grise, le rajah répondit :
– Et maintenant, c’est moi qui vais avoir l’honneur de vous demander votre main, et pour toute la vie !
Maryse Choisy est d’un naturel gentil comme un distributeur automatique qui fonctionne et donna sa main au rajah. Mais, conséquence fâcheuse de la distraction dont Maryse Choisy souffre depuis le jour de sa naissance, elle la lui donna sur le visage.
Depuis ce jour-là, le rajah sourit avec sept dents en or et, entre autres choses, il n’est même plus rajah puisque, l’échéance étant arrivée à son terme, le Mont de Piété du Brahmapoutre a vendu la couronne aux enchères publiques. Alors, fou de douleur de ne pas avoir pu épouser Maryse Choisy et d’avoir perdu sa couronne, le rajah enflammé et malheureux s’est teint les cheveux en vert, a changé de sexe dans les vingt-quatre heures qui ont suivi et s’est engagé comme
girl anglaise dans un théâtre de Budapest.
De son côté, pour éviter d’être confrontée à de nouveaux incidents fâcheux, Maryse Choisy n’envoie plus sa photographie aux journaux. Quand une revue lui demande son portrait, elle envoie soit celle de sa concierge, soit celle de Poincaré, soit celle de sa meilleure amie. Mais pour
Noi e il mundo, Maryse Choisy a voulu faire une exception et la photographie que nous publions est effectivement celle de Maryse Choisy en chair et en os, en muscles, en cartilage et autres accessoires.

La main de Pirandello

Une méthode dangereuse

Cependant, force est de reconnaître que Maryse Choisy a également connu des échecs professionnels, dont l’un fut vraiment retentissant. En effet, son célèbre Horoscope-astrologique-à-l’envers a été, commercialement parlant, un véritable fiasco.
Comme chacun sait, toute chiromancienne qui se respecte sait déduire d’une simple date de naissance tout l’avenir et tout le destin de la personne née ce jour-là.
Après environ six années d’étude nocturne, Maryse Choisy est néanmoins parvenue à trouver une méthode infaillible pour exécuter l’opération astrologique exactement en sens inverse, autrement dit déduire de la destinée et de l’avenir d’une personne la date de naissance de cette dernière.
La première cliente sur laquelle Maryse Choisy a essayé son horoscope-astrologique-à-l’envers fut, hélas ! la célèbre diva Mistinguett, la vedette désormais historique du Moulin Rouge de Paris qui, comme chacun sait, affirme depuis une vingtaine d’années n’avoir que trente-neuf ans, mais que comme elle vient juste de les avoir, on est en droit de considérer que ces 39 n’en sont que trente-huit.
Maryse Choisy commença à lire l’avenir de la diva dans les lignes de sa main. Lecture facile et sans trop de surprises.
– Vous continuerez d’être encore, pendant quelques années, l’asthme le plus intéressant du théâtre français et de chanter chaque soir, pendant quelques années encore, chaque soir, en portant deux ou trois tenues avec des plumes.
La diva était fort satisfaite, quand Maryse Choisy passa perfidemment à l’application de sa contre-méthode. Après quelques minutes de calcul, la date de naissance de Mistinguett prit forme en termes d’arithmétique et de vocabulaire sur le fard couleur sang de martyr dont Maryse Choisy se sert comme lèvres : 11 octobre 1815.
Mistinguett s’évanouit. Pour lui faire reprendre ses esprits, il a fallu montrer à Mistinguett la date de naissance de Jackie Coogan, en lui faisant croire que c’était en réalité la sienne. Depuis ce jour et depuis cet échec, Maryse Choisy a prudemment renoncé à utiliser son horoscope-astrologique-à-l’envers.

La dernière tentative

Maryse Choisy adore l’Italie. Elle l’adore a tel point qu’elle a décidé récemment de faire une chose pour laquelle les Français éprouvent classiquement une aversion instinctive : apprendre l’italien.
En quinze mois d’étude acharnée, Maryse Choisy a déjà appris à dire
dans un italien parfait, sans pratiquement faire d’erreur. À présent, il y a trois mois qu’elle apprend à dire no. Elle n’y est pas encore parvenue, mais elle y arrivera sans doute, parce qu’elle a beaucoup d’esprit.
Pour ma part, je suis parvenu à découvrir que l’amour de Maryse Choisy pour notre idiome n’est pas totalement désintéressé. Elle étudie l’italien parce que, en connaissant notre idiome, il lui sera possible de magnifiquement parachever son expérience professionnelle de A jusqu’à Z. En effet, sitôt qu’elle connaîtra bien l’italien, Maryse Choisy se rendra dans notre pays pour lire
La mano del defunto [La main du défunt] de Carolina Invernizio.
Une fois qu’elle l’aura lue, et seulement alors, Maryse Choisy pourra affirmer de façon officielle qu’elle a vraiment lu toutes les mains du monde.

Vittorio Guerriero

Maryse Choisy et les serpents

Aujourd’hui encore ma question reste spontanée, naïve :
Qu’est le serpent dans ma vie ? Qu’est le serpent dans
Mon cœur dans une formule ? Je n’ai pas trouvé la réponse.
Maryse Choisy,
Sur le chemin de Dieu on rencontre d’abord le diable, p. 138.

 
 

Toute sa vie, Maryse Choisy a entretenu un rapport étroit avec les serpents.
Cela commence aux alentours de 1925, au salon de Rachilde du Mercure de France, où Maryse Choisy, comme elle le raconte dans ses mémoires, faisait sensation avec un serpent apprivoisé.

Au Mercure les animaux étaient aussi bien accueillis que les poètes. De l’Inde j’avais rapporté un aimable serpent sans venin. Il m’était très attaché. Je l’avais nommé Jo. Il venait à l’appel. S’égarait-il ? Je savais qu’il était du côté de quelque radiateur. La tiédeur de ma chair lui plaisait. Quand nous sortions il se lovait autour de mon cou et ne bougeait plus.
Je l’emmenai à un mardi de Rachilde. Cet ondoiement d’or et d’émeraude m’était collier.
– Quel beau bijou vous avez là, dit la princesse Reuss.
Tout de même je la prévins :
– Méfiez-vous. C’est un vrai serpent.
Ce n’est pas la première fois qu’on me soupçonnait de mentir quand je disais la vérité.
Les incrédules murmuraient :
– Allons, allons…
Ce fut un défi. Les invités voulaient montrer du courage. Ils s’enhardirent jusqu’à caresser le serpent.
Sous les doigts étrangers, le joli collier s’éveilla de son voluptueux sommeil. Jo fit ce que font tous les serpents. Pour s’orienter dans ce monde inconnu il sortit sa langue fourchue.
Paul Reuss tomba dans les pommes. Il y eut des évanouissements en série. Les salons du Mercure se vidèrent. Les hommes se rappelèrent leurs rendez-vous urgents. Ils en oublièrent le baise-main d’usage.
Le rire satanique de Rachilde se répercuta de salon en salon.

Sur le chemin de Dieu on rencontre d’abord le diable, 1977, pp. 104-105.

Maryse Choisy ne semble pas être la seule en ces années à porter le serpent comme parure. Ainsi, dès 1921, André Billy note-t-il :

Il est du dernier chic, parmi les élégantes, de cacher entre les coussins d’un divan une couleuvre ou quelque autre reptile inoffensif qu’on exhibe inopinément de manière à faire pousser des cris de frayeur aux petites amies qui vous rendent visite.

André Billy, « La Mode des serpents », Le Petit Journal, 30 mai 1921

Quoi qu’il en soit, le serpent de Maryse Choisy est remarqué, notamment, en avril 1931, lorsqu’elle participe à une exhibition de lionceaux, à l’occasion de laquelle cette photographie semble avoir été prise :

Nous trouvons également, en première page de La Petite Gironde du 25 avril 1931, cet écho :

En décembre 1931, l’image de Maryse Choisy amie des serpents est utilisée, sous forme de caricature, pour accompagner une publicité pour Quand les bêtes sont amoureuses :

En janvier 1933, dans un petit écho d’Être belle sur les « bêtes de Montparnasse », Margot la Pie signale encore Maryse Choisy exhibant ses serpents :

Maryse Choisy, la fameuse romancière, s’en vient parfois, dans les bars chics, accompagnée de quelque cavalier… accompagnée aussi très souvent par deux petits serpents familiers qui s’enroulent à son poignet, dardant leurs prunelles curieuses sur les personnes qui dialoguent avec leur maîtresse… Comme une femme est bien gardée avec des défenseurs de cette forme et de cette qualité.

Le serpent est aussi largement présent dans son œuvre, et ce dès son premier roman en 1927 :

Un serpent que je croyais brisé en mille tronçons se reforme de ses tronçons au fond de mes bas-fonds… Quelque chose de visqueux grouille dans la boue tiède de ma chair. Un vieux désir m’envahit lentement, ferme mes paupières, neutralise ma volonté…[1] […]
Un cri. Une douleur qui hurle. Une vipère qui se sauve, frétillante et dorée.
Une vipère a mordu Georges de la Férandière. Une vipère a mordu Adam. Une vipère l’a mordu et s’est enfuie. […]
J’aspire la plaie dans le rythme des traditions. Je suce, suce, suce. Je bois le venin. Je crache le venin. Je suce, je bois, je crache. L’effort gonfle les veines de mon cou.
– Ce que vous faites, Kiki, est fou, murmure d’une voix blonde le jeune blond. C’est fou, fou, fou.
– Je m’en fous !

Mon cœur dans une formule, pp. 170-172

Pour ses reportages, elle s’identifie au serpent : « Je m’informe avec la prudence d’un serpent et la ruse d’Eve » (Un mois chez les filles, 1928, p.40).

Maryse a beaucoup entendu parler des serpents quand elle fit son premier voyage en Inde. Elle livre notamment, dans Quand les bêtes sont amoureuses (1931 ; pp. 168-171), un récit sur le cobra gentleman, entendu de la bouche de Hari Singh, bientôt maharaja.

Dans un autre roman, une scène suscite une comparaison serpentine – sans doute encore une réminiscence indienne :

Des jambes se perdent dans des jambes, des bouches dans des bouches. Des corps se débattent, s’enchaînent, s’enchevêtrent, se lient, s’entortillent, se nouent, se dénouent comme des vipères au fond d’un panier hindou.

Don Juan de Paris, p. 200

Amarella (1946) se termine dans la forêt, « dans l’emmêlement des branches préhensiles et des serpents entortillés ou mouvants » (p. 161) , Amarella y figure « la femme fabuleuse tombée chez les reptiles » (p. 179), dans son avion, « oiseau d’or fabuleux tombé chez les reptiles » (p. 183).

Enfin, pour en terminer avec la fiction, Le Serpent (1957) où, comme son titre l’indique, le motif du serpent est prédominant. Le personnage principal, Cléo, en laquelle on reconnaît beaucoup de Maryse, s’identifie au serpent :

Ce jour-là, Cléo se sentait serpent. Elle était cet infini ondoiement qui à chaque spirale emprisonnait la lumière dans les écailles. Elle était cette lumière et elle était ces pierres précieuses qui bougent.

Le Serpent, pp. 110-111

Tous les hommes ont peur de moi. Enfin, presque tous. Je suis pour eux Circé, Dalila, le serpent. Ils se méfient avant d’aimer.

Ibid., p. 145

En Inde un maharadja promet à Cléo de lui faire parvenir un serpent : 

– Soit. Je vous expédierai à Paris un serpent rare de ma collection personnelle. Mais il faut que le chirurgien de la Cour lui ôte d’abord sa poche à venin. Vous pourrez ainsi jouer sans danger à la dompteuse.
– J’aime le danger et je déteste le mensonge.
– Ma chère Cléo, si vous hébergez dans votre appartement un serpent-minute avec venin et dents, je ne viendrai jamais vous voir.

Ibid., p. 110

Plus tard, ce serpent meurt et l’on peut se demander si Maryse Choisy n’a pas réellement vécu ces circonstances :

A son petit serpent-minute, ça n’avait pas réussi d’être libre. Depuis que Jean ne pouvait plus venir à l’improviste, elle l’avait laissé libre de jouer où le menait son plaisir. Se glisser ainsi à travers les courants d’air, était-ce prudent ? Le bijou vivant des climats chauds prit froid. Le vétérinaire de Paris n’était pas très versé dans les maladies des bêtes hindoues. Il fit une piqûre au serpent. Le petit serpent s’endormit pour toujours dans les bras de Cléo.
Un homme qui s’en va… N’avait-elle pas à côté d’elle d’autres hommes, plus intéressants, plus virils ? Mais comment se consoler d’un animal sauvage qui vous embrassait avec ferveur et qui ne respire plus ? Elle n’avait pas honte d’avoir des yeux humides quand elle regardait le Maharadja de Jeïdpur.
– J’ai beaucoup de peine. Le petit serpent-minute que vous m’avez si gentiment envoyé est mort.
– A cause de son amour pour vous il sera femme dans sa prochaine incarnation.
– Je ne le verrai pas et j’ai de la peine quand même.
– C’est le destin. Quand on enlève leur poche à venin, les serpents ne vivent pas longtemps.
– Alors que ne me l’avez-vous donné au naturel. Je préfère le risque à la tristesse.
– C’est très, très dangereux, un serpent-minute.
– Vous vous rappelez ce que vous a dit votre charmeur de cobras ? Les serpents ne me mordront pas. Qui n’a pas une seule pensée de haine pendant douze ans verra les tigres se coucher à ses pieds et les bêtes les plus féroces ne lui feront aucun mal.

Ibid., pp. 329-330

Finalement, Cléo aura un serpent-minute avec venin, qui lui servira à tenter un crime parfait.

Autant qu’en ses romans, le serpent est aussi extrêmement présent dans ces essais : « Sur le serpent mes études sont aussi anciennes (1945) et aussi nombreuses que mes pages consacrées aux symboles et aux mythes. » (…Mais la terre est sacrée, 1968, p. 118).

Ainsi, dans Yogas et psychanalyse (1949), un chapitre est-il consacré à « L’archétype du serpent-satan » (pp. 153-169)[2] :

le serpent est un symbole riche de sens. Pour les Freudiens de la vieille école, il est un signe phallique. Il est cela, bien sûr. Et il est beaucoup plus que ça, chez les Anciens. C’est tout l’enfer de la matière grouillante. C’est toute la chute d’une âme dans la boue. C’est la concupiscence. C’est l’orgueil. C’est la désobéissance à la loi naturelle et surnaturelle. Ce n’est pas par hasard qu’il y a « du venin et de la liqueur de la mortalité » dans les principes nadis. Et l’on comprend enfin pourquoi le yoga sans maître est dangereux. Il est dangereux de jouer avec la « puissance du serpent » qui est en nous… Ou alors il faut savoir, comme Çiva, « boire le poison que le serpent crachera forcément à un moment donné, et sans être affectés, suivre calmement la voie spirituelle pour obtenir enfin le nectar qui seul peut nous rendre immortels et bienheureux ». (SVÂMI YATISVARÂNANDA, La symbolique hindoue, p. 51.) Ou encore, pour revenir à notre grande tradition catholique, il faut comme la Sainte Vierge, mettre le pied sur la tête du serpent. En réalité le serpent est un symbole ambivalent parce qu’il est le symbole de la sublimation elle-même.

Mentionnons également deux chapitres de …Mais la terre est sacrée (1968, pp. 118-123), « Le serpent et la lumière cohérente » et « Le champ de forces de la kundalini ».

Enfin, en 1974, Maryse Choisy consacre le colloque annuel de l’Alliance Mondiale des Religions au thème du serpent. Pour la circonstance, sa « Présentation du thème du serpent » est la reprise de ce qu’elle écrivait déjà dans …Mais la terre est sacrée.
Dans l’une des discussions suivant les interventions du colloque, Maryse Choisy revient sur le serpent Jo de sa jeunesse :

Quand j’étais très jeune et que je fréquentais les salons littéraires, notamment celui du Mercure de France, il y avait les mardis de Rachilde. Quelques-uns d’entre vous, peut-être, s’en souviendront. Il y avait des gens très amusants : Paul Valéry, Henri de Régnier, etc. J’avais autour du cou un petit serpent, un petit orvet italien. Oh, vous savez, un orvet, ce n’est pas méchant, ça ne ferait pas de mal à une mouche. Il était autour de mon cou, il était endormi, il ne bougeait pas. J’arrivais au thé. Les gens croyaient que c’était un faux serpent, que c’était un bijou, alors ils s’approchaient, puis ils se mettaient à le caresser. Quand on le touchait, le serpent voulait savoir de quoi il s’agissait. Alors, il faisait cette chose qui est normale pour un serpent, il sortait une petite langue fourchue pour savoir où il en était, c’était un moyen d’orientation, en fait il voulait s’orienter. Il y a eu des évanouissements en série au Mercure de France. Finalement, Rachilde m’a dit : « Oh, n’amène plus ton serpent. On est ennuyé ici. Il faut soigner les vapeurs des gens. » Eh bien, ça n’a jamais raté. J’aurais pu amener, j’ai amené ma lionne – j’ai eu une lionne apprivoisée, j’ai eu toutes sortes d’animaux. Eh bien ! la lionne ne faisait pas cet effet-là. Pourtant, elle était dangereuse, elle pouvait être dangereuse. Quand j’amenais ma lionne, on ne disait rien. On disait : « C’est un grand chien, c’est rien. » On ne la caressait pas tout de même, mais enfin… Tandis que ce petit bout de serpent, tout à fait innocent, avait causé des évanouissements en série. On ne disait pas : « Ce n’est rien », seulement, c’était plus symbolique parce que ça bougeait. Je voudrais savoir pourquoi ce rapport psychologiquement ou métaphysiquement – métaphysiquement évidemment, on nous l’expliquera – pourquoi ce rapport terrifié de l’homme devant le serpent, ce rapport de l’homme avec le serpent.

Et le serpent se mord la queue.

 

[1] Ce paragraphe se trouve également, avec quelques variantes, dans Le Vache à l’âme, p. 192. Maryse Choisy inaugure là une longue pratique de l’auto-plagiat.

[2] Ce chapitre, écrit entre 1943 et 1945, est repris intégralement pour constituer « L’archétype des trois S : Satan, Serpent, Scorpion », in Satan (Etudes carmélitaines, Desclée de Brouwer, 1948, pp. 442-451) ; on en retrouve également certaines parties dans le chapitre « Le serpent » de L’Être et le Silence (1965 ; pp. 270-273).

Carnet d’une femme de chambre 1933 : III. Ménages de courtisanes

Article paru dans Voilà du 29 juillet 1933 :

III. MÉNAGES DE COURTISANES

(suite du deuxième épisode :
II. L’étage des bonnes)

 

Je sors avec Jean, me dit ma patronne. Si Paul arrive, vous lui direz que je suis allée aux courses. Mais si c’est Pierre qui vient, vous lui demanderez d’attendre. Et si Jacques m’apporte un bouquet de fleurs, vous lui donnerez rendez-vous au Colisée. Vous avez compris, Paulette ?
Je n’avais rien compris du tout. Je sais seulement que la vie ici est une éternelle danse sur la corde raide, qu’on côtoie le drame et le vaudeville à chaque coup, que le mensonge — est la chose la plus délicate au monde.
La maladresse menteuse des petites femmes est compensée par l’incroyable capacité du mensonge chez les hommes. Je n’ai jamais pu comprendre que Jean, Paul, Pierre, Jacques, qui, dans la vie ordinaire sont logiques et roublards, arrivent à croire avec tant de naïveté, les histoires cousues de câble que Mademoiselle invente au fur et à mesure de ses besoins.
Aucun des quatre Messieurs de Mademoiselle n’est un gigolo. Mais Paul est le banquier principal. C’est le plus jeune.
— Plus un homme est jeune et plus il est facile de lui faire accroire qu’il est aimé pour lui-même, m’a expliqué Mimi Salmigondis. Et ce n’est que quand un homme est persuadé qu’il est aimé pour lui-même qu’il les
lâche vraiment.
Le plus vieux de tous, c’est Jacques. Il a 65 ans. Jacques connaît l’existence de Pierre, de Paul et de Jean. Il joue au gigolo. Le fait que Mimi l’ait choisi pour tromper Pierre, Paul et Jean lui donne l’impression qu’il est aimé pour lui-même, malgré sa tête chauve, son ventre en proue, sa bosse en poupe et son air généralement dégoûtant. C’est parce qu’il est gigolo que Jacques consent à régler quelques menues dépenses du ménage et à donner à Mimi en plus d’une fourrure ou d’une gâterie par-ci par-là, un peu d’argent de poche. Jean est chargé de la garde-robe de Mimi, et Pierre de sa publicité, du lancement de ses affaires, cinéma, théâtre, etc.
La vie de Mimi est une éternelle course entre deux placards. Heureusement qu’il y a beaucoup de placards et beaucoup d’issues.
Je n’ai jamais entendu Mimi me dire :
— Époussetez donc ce buffet.
Mais elle me fait constamment des recommandations comme celle-ci :
— Vous ferez sortir par la porte A pour qu’il ne rencontre pas Pierre qui entre par la porte B.
Cela établit entre Mimi et sa domesticité cette familiarité qu’on ne rencontre que chez les grandes courtisanes. Cela rend les domestiques insolents et la patronne timide.
Un jour, je me souviens, elle s’était brouillée avec son quatuor. Ça allait très mal. Nous n’avions même plus d’argent à lui prêter. Elle s’était trouvée soudain sans un sou dans son bel appartement. Le gaz fut coupé. Plus de gaz, plus de cuisine.
Heureusement, il est un dieu pour les courtisanes. Mimi rencontra chez une amie un fort riche Américain qui l’invita à déjeuner pour le lendemain.
Elle l’attendait à l’heure convenu, le cœur battant et le chapeau sur la tête. Il ne fallait pas qu’il sût que le gaz était coupé. Mais l’Américain voulait faire une surprise. Il apporta une langouste vivante.
— Je aimais mieux déjeuner dans votre appartement, expliqua-t-il. Voici une langouste vivante.
Mimi Salmigondis ne fut embarrassée qu’un seul instant. Elle eut un trait de génie et s’écria, vive et primesautière :
— Pauvre petite bête ! J’ai peur qu’elle ne meure sans eau. Je vais la mettre dans une baignoire. Je n’ai jamais pu manger un animal qu’on m’a présenté dans un salon. Je suis trop polie. J’aime mieux aller chez Prunier.

*
*      *

Aujourd’hui, pour sortir avec Jean, Mademoiselle s’est faite très belle.
Après force massages, douches, frictions, truquages, tapotages, vernissages, maquillages, poudrages, replâtrages, Mademoiselle est sortie au bras de Jean, fraîche comme une rose de serre et toute équipée pour taper ses hommes de cent billets.
Malheureusement, par ce clair dimanche d’été, ses quatre hommes ont eu tous la même idée lumineuse : sortir comme un placard de publicité cette maîtresse élégante, qu’ils n’osaient chiffonner parce qu’ils savaient combien chères étaient les notes de ses couturiers.
Cela prouverait, si on ne le savait déjà, le manque d’imagination des hommes.
Mais ils ne me laissèrent guère le temps de philosopher sur leur cas. J’avais confondu toutes les recommandations de Mademoiselle, qui, d’ailleurs, n’étaient pas très claires. Ce fut Jacques qui se présenta le premier.
Il bégaya longtemps comme un jeune sénateur :
— M… M… M… Mad… demoiselle ne d… d… dev… vait pas sort… tir s… ans… ans… m… m… oi… O… où… où… est-el… elle ?
J’étais affolée. Je ne me souvenais plus si je devais l’envoyer au Colisée, aux courses, ou au… bain.
Je n’avais pas eu le temps de trouver une réponse que déjà se présentaient Pierre et Paul.
— Vite, entrez dans un placard, criai-je au vieux.
Mais le « vieux » ne voulait rien entendre. Et comme il vit arriver Paul, le principal banquier, il voulut savoir, à tout prix, avec qui se trouvait Mimi. Ce vieux de soixante-cinq ans voulait bien supporter un banquier, mais pour rien au monde il ne tolérerait un autre gigolo que lui.
Paul s’aperçut, à ce moment-là, à quel point il était bafoué. Ce fut atroce, abominable, tragique et vaudevillesque. J’avais complètement perdu la tête. Et Joseph qui n’était pas là… ni la cuisinière… Seule, en ce dimanche d’été, sans expérience devant de telles responsabilités.
Sur ces entrefaites, rentra Mademoiselle avec son Jean.
De l’air le plus naturel du monde, elle dit à ces messieurs :
— J’ai une migraine terrible.
Désignant Jean, elle ajouta :
— Monsieur que voici avait été assez aimable pour me conduire chez son médecin. Mais, naturellement, comme c’est dimanche, le médecin n’était pas là… Je suis vraiment très fatiguée.
Seul, Paul, qui était violent, fit une scène.
Alors, Mimi Salmigondis eut recours à la plus grande arme des femmes : les larmes.
Elle se tordit littéralement dans une véritable crise de nerfs.
— Les hommes, vous êtes tous des mufles, des égoïstes, pleurait-elle. Vous martyrisez une pauvre et faible femme, malade et sans force.
Les hommes « mufles et égoïstes » se retirèrent vaincus et penauds. Ils étaient bien élevés.
Après leur départ, Mademoiselle se mit à rire. Elle était heureuse que sa bonne blague ait réussi.
Cela ne l’empêcha point de me gronder et de me donner mes huit jours. Avec l’injustice innée des femmes, elle me reprocha :
— Paulette, vous n’êtes bonne à rien. Si vous vous affolez pour trois pauvres petits mâles, vous ne ferez pas du tout mon affaire..

MÉNAGES DITS BOURGEOIS

Il y a des gens qui s’imaginent avoir découvert les parties fines, l’amour devant témoins, les caresses gantées et les emmêlements du Bois. De tout cela il est déjà parlé dans Le Journal d’une femme de chambre, en 1900. Mirbeau en connaissait long sur les couples qui cherchent d’autres couples pour partager toutes les joies de l’existence.
Néanmoins, les bourgeois de Mirbeau demeurent pudiques devant les serviteurs. J’ai rencontré dans une place où je n’ai pas fait long feu un couple qui n’arrivait pas à être heureux si tous les voisins et les domestiques ne le contemplaient dans sa nudité active.
Monsieur est un industriel fort connu, grisonnant, digne et maigre. Son père est président de la Chambre des Notaires à N… Dix générations de protestantisme lui ont donné des rides sévères et un refoulement à réjouir Freud lui-même.
Madame est une rousse boulotte, pas trop laide, à l’âge où la femme est mûre pour les plus fortes joies sensuelles. Un extérieur atrocement correct. Vêtue de noir neuf fois sur dix. À cheval sur l’étiquette et pas assez à cheval dans la salle de bains.
Ce fut Madame qui m’engagea. Elle m’examina des pieds à la tête, me demanda d’un ton aigre si je portais des véritables bas de soie.
— Si vous n’en avez pas, je vous en prêterai. Mon mari exige des bas de soie.
Quoi encore ! Faire le ménage en 44 fin… À moins qu’il y ait autre chose !
Extérieurement, l’intérieur de Madame était fort bien tenu. Pas un grain de poussière n’était toléré. On est des bourgeois, et non pas un ménage de courtisane. Mais je remarquai bien vite que les soupers intimes prenaient facilement des allures de désordre.
D’abord, mes patrons étaient nudistes convaincus. Monsieur aimait beaucoup faire souper sa femme en pagne et même nue avec de jeunes amis. Quand il avait pris plusieurs verres de leur Châteauneuf du Pape, Monsieur saisissait en main un sein de Madame et disait à ses invités :
— N’est-ce pas qu’ils sont beaux ?
C’était d’autant plus comique que ce n’était pas vrai et que si Monsieur ne
les avait soutenus dans un équilibre plus ou moins stable, ils seraient passés sous la table.
C’était un ménage à trois, si l’on veut. Mais le troisième n’était pas toujours le même.
Mais tant que cela ne me toucha pas personnellement, je m’amusai beaucoup de leurs petites histoires malpropres. Ce fut autre chose, quand Monsieur se mit à me pincer le menton dans les couloirs et dans l’obscurité de l’escalier de service.
— Tu n’as pas d’amoureux, petite ? me demandait-il à tout propos.
— Non, monsieur.
Je dois avouer cependant qu’il n’allait pas plus loin que le menton.
La vraie musique, ce fut Madame qui la commença. Ce n’est que plus tard que je compris que les partenaires de ce ménage modèle 1933 « rabattaient » l’un pour l’autre.
Madame me manda dans sa chambre et me tint le langage suivant :
— Ma fille, sachez que si vous ne plaisez pas à Monsieur, il m’est impossible de vous garder…
Je haussai les épaules :
— Madame est aveugle, criai-je dans une crise de colère, je n’ai pas besoin de Madame pour cela, si je voulais. Mais c’est à moi que Monsieur ne plaît pas.
Elle sa fâcha beaucoup moins que je ne l’eusse supposé.
— Vous êtes une impertinente, fit-elle par acquit de conscience. En plus de cela vous vous vantez. Ah ! si vous pouviez dire vrai ! Si vous pouviez vraiment réveiller Monsieur, votre avenir serait assuré, ma fille.
Je vis confirmé à ce moment ce que j’avais toujours soupçonné : l’intense pauvreté sexuelle des vicieux. Cette petit Madame, avalant orgueil et amour-propre, essayait toutes les dragées d’Hercule morales pour attendrir son Maître et Seigneur.
Cette conversation dans la chambre de Madame eut des suites sérieuses entre Monsieur et Madame du côté de la salle à manger.
Chaque fois que j’entrais, Monsieur et Madame se taisaient. C’est un signe certain qu’ils parlaient de moi.
Ils n’ont que trois sujets de conversation, m’avait déjà dit la cuisinière : la vie chère, le vice et nous.
Enfin à l’heure du dessert, je surpris Monsieur qui s’expliquait :
— Je ne sais pas si
elle est saine après tout.
Et Madame d’objecter :
— Une réaction Wassermann est si vite faite. Elle n’y verra que du feu…
Je compris pourquoi une heure plus tard elle me dit, son petit nez de boulotte en l’air :
— Nous avons chaque année une tournée générale de la maison par le médecin de famille. Il va venir vous ausculter demain.
Voyez vous ça ! Monsieur qui veut un certificat prénuptial.
Je répliquai sèchement :
— Je remercie beaucoup Madame. Mais j’ai mon médecin des Assurances sociales.

BONNES D’ENFANTS

De nouveau, je suis à la recherche d’une situation. J’en ai assez des ménages mondains et demi-mondains avec leurs petits vices, leurs grands mensonges et leurs hypocrisies moyennes. Je veux un ménage bourgeois, sage, un bon ménage de Français moyens ; pour cela, je m’engage comme bonne d’enfants.
Je trouve une place à Neuilly, chez M. et Mme Ploc. Ils ont trois enfants. Deux de plus que le Français moyen. Le plus âgé, Paul, a huit ans. Le plus jeune, Aristide, a un an. La fillette, qui s’appelle Aurélie, a cinq ans. (Ils ont la folie des noms compliqués, dans cette famille-là !).
La bonne qui était là avant moi était une Allemande qu’ils avaient fait venir à grands frais de Bonn et qui avait de beaux diplômes de puériculture. Elle possédait une façon toute particulière d’endormir Bébé. Le soir, quand Aristide faisait quelques difficultés devant son dodo, vite, elle lui mettait la tête sous le robinet de gaz. Et Bébé, au bout de cinq minutes, s’endormait jusqu’au lendemain. Ce régime-là durait depuis trois mois. Les médecins s’étonnaient que, malgré tous les bons soins, Bébé ne profitât pas davantage. Un jour, par hasard, Mme Ploc surprit le manège. Cris, hurlements, tapage…
J’ai donc, sous ma responsabilité, un bébé à moitié abruti, gâté, mal élevé et qui crie. Autre chose est de soigner son enfant à soi et autre chose de nettoyer les langes des enfants d’autrui.
Je ne veux pas dire que Mme Ploc soit tellement occupée par ses obligations mondaines. Elle est pire qu’une femme du monde. Elle n’a ni travail, ni responsabilité. Elle est fatiguée de ne rien faire. Elle respire difficilement dans ses soixante-dix kilos de graisse et dans un corset d’avant-guerre. Par exemple, elle ne plaisante pas avec les comptes de cuisine.
L’autre jour, elle m’a dit sévèrement :
— Bébé emploie pour son biberon une boîte de Nestlé tous les trois jours. Comment se fait-il que vous ayez acheté une boîte de Nestlé le 15 et une autre le 17 ? Vous seriez-vous permis, par hasard, d’en faire usage pour vos besoins personnels ? Je vous défends de voler du lait de Bébé.
Je lui dis la vérité :
— J’en ai renversé un peu l’autre jour, parce que Bébé a repoussé son biberon du pied.
Mme Ploc me réprimanda sans bienveillance :
— Que cela ne vous arrive plus ! En tout cas, je déduis le prix d’une demi-boîte de Nestlé de vos gages.
Je me console philosophiquement par cette vérité que j’ai apprise déjà ailleurs : les gens qui n’ont pas de vices possèdent un point faible, l’avarice. La vertu coûte cher. Servir chez les bourgeois est aussi honorable et aussi peu rémunérateur qu’écrire dans la Revue des Deux Mondes.
M. Ploc est un homme sérieux qui rapporte régulièrement à Bobonne la paye du mois. C’est le directeur d’une grande bonneterie. Je ne l’ai jamais vu sourire. Du moins, à la maison. Je jurerais de la vertu de Mme Ploc. Elle n’a sûrement jamais eu d’amant. Je n’en dirais pas autant de M. Ploc. Je le soupçonne vaguement de se distraire prudemment — très prudemment — dans quelques maisons galantes ou chez une demoiselle frivole qui ne connaît pas son vrai nom.

*
*      *

Tous les jours, je sortais me promener avec les trois enfants. Au Bois, je fis la connaissance d’autre bonnes, mes voisines. Je compris alors d’où venait cette précocité chez certains enfants de famille bourgeoise.
Chaque fois qu’une de mes collègues avait l’occasion de conter une histoire leste devant des oreilles d’enfants, elle ne s’en privait pas.
Lucie, par exemple, la bonne d’enfants d’un député connu, une jeune femme qui avait un vrai don de romancière spéciale et qui savait tenir les jeunes haleines en suspens, commençait ainsi :
— Tenez ! L’autre jour, je suis entrée dans la chambre de Madame, sans frapper. Et qu’est-ce que j’ai vu, mon Dieu ! Son ami, tout nu, qui avait confondu ses caleçons avec ceux du mari et qui… (ici, elle baissait le ton, de façon à faire comprendre aux enfants qu’il s’agissait d’une chose particulièrement intéressante et qu’il leur était défendu d’entendre, mais elle parlait assez haut quand même pour être entendue d’eux).
Et elle racontait dans ses plus terribles détails l’entrevue galante de Madame et du gigolo de Madame. Les enfants n’en perdaient pas un mot.
Avec Jeanne, c’était plus grave encore. Quand elle promenait Nini toute pimpante de ses douze ans, elle donnait rendez-vous à son amoureux. Jeanne échangeait les baisers les plus tendres avec son homme, allait parfois jusqu’aux caresses devant une Nini ahurie, les yeux écarquillés, et tellement dégoûtée de ce spectacle qu’elle déclara un jour à ses parents :
— Moi, je veux entrer au couvent. Je ne suis pas faite pour le mariage.
Un soir, Paul m’expliqua :
— Tu sais, Nini, la grande, elle est très gentille. Elle m’a mené voir par le trou de la serrure de la chambre de bonne comment Jeanne et son ami faisaient ça. Tu sais, c’est très drôle !
Je tançai vertement le petit Paul. Mais je me sentais impuissante à changer le cours de ses idées. Tout ce que j’obtenais, c’était un grognement mécontent :
— Dommage que tu ne sois pas à la page comme la bonne de Nini ! J’ai jamais eu de veine.
Le soir même, je donnais mes huit jours à Mme Ploc.

Maryse Choisy