Ce que disent leurs mains : Claude Farrère

Article paru dans L’Intransigeant du 12 juillet 1926 :

CE QUE DISENT LEURS MAINS

CLAUDE FARRÈRE

J’imagine volontiers que feu César Borgia dut avoir une main comme celle qui me frappa chez M. Claude Farrère. Très racée, cette main grande, spatulée, aux doigts longs, maigres et nerveux de Maharadja qui indiquent un certain dilettantisme de la sensation. Le souci apollonien qui s’y lit du geste en beauté et de l’art dans les moindres manifestations sociales ou intimes, son goût nietzschéen de la vie dangereuse, son éclectisme esthétique appartiennent en effet à l’époque de la Renaissance.
M. Claude Farrère est gouverné par la combinaison astrale de Soleil et de Mars, contradictoire par définition. C’est la main non point du soldat, mais du guerrier médiéval qui risque sa vie pour un sourire et même pour moins. Un courage à toute épreuve, le goût du jeu et du péril, beaucoup de dignité et un orgueil jupitérien sans ombre de vanité. La plaine de Mars raconte un
self-control peu commun, grâce auquel il peut boire sans s’enivrer et se livrer à des excès tout en sachant s’arrêter à l’heure propice. Le pouce cependant laisse transparaître une hésitation intellectuelle entre deux chemins à prendre. Sa volonté qui serait forte pour une main normale, n’est peut-être pas suffisante pour cette main fastueuse où tant de talents s’entre-croisent et tant de passions s’entrechoquent.
La ligne de cœur, très riche, indique la sensibilité des violents, c’est-à-dire à son état normal très douce et plutôt tendre, mais capable, lorsqu’elle est blessée, de violences. La ligne de tête dédoublée, souple, longue, subtile, lui confère la faculté de changer de personnage.
Une prodigalité seigneuriale s’exerce non seulement dans le domaine de l’argent, mais aussi dans celui du temps, de l’esprit, de la vie même. Le tempérament est assez riche pour y suffire. M. Claude Farrère aime à vivre un siècle dans chaque minute. Ce qui semble aux oreilles du vulgaire un vacarme épouvantable, devient pour lui, tamisé à travers son goût créateur, un concert délicieux. Il doit se donner à lui-même de belles fêtes d’imagination et d’action.

Maryse Choisy