Publié en 1924 aux Éditeurs associés.
186 pages.
En frontispice, un portrait dessiné de Maryse Choisy, par Andrée Sikorska.
Chaque partie est dédiée à une personne différente : la Marquise d’Aberdeen et Temair, Madame Lo Chong, Mrs Asquith, Madame Avril de Sainte-Croix, le Docteur M. Gastier, ses parents, Mrs Philip Snowden, Mrs Stanley Roe.
Table des matières :
DÉDICACE A GANAPATI
Presque
I
II
III
Chinoiserie
AVANT LE DELUGE
1. Comment la Femme fut créée
2. Comment les Avettes perdirent leur Reyne
AUJOURD’HUI
1. Comment on croit
2. Comment on sent
3. Comment on aime
Futur…iste
Le dernier artiste
…presque

Le livre et la critique :
- Jacques Patin, « Le Carnet du Bouquiniste », in Le Figaro, 17 janvier 1925, p. 3 :
Le quasi-roman n’est point un genre inconnu, et même il n’a jamais été plus florissant que de nos jours : c’est pourtant la première fois qu’un auteur a la franchise d’ainsi désigner un ouvrage qui, pour n’être pas, à proprement parler, un roman, n’en est pas moins une oeuvre romanesque. Mme Maryse Choisy, que l’on aime à complimenter de cette audace et de ce scrupule, n’écrit, nous dit-on, ni pour les esprits forts détenteurs de la science infuse, ni pour les esprits superficiels et légers, mais pour ceux qui croient, aux duplicités de l’âme humaine et qui se plaisent à suivre la passion dans ses méandres tourmentés. Et voilà pourquoi, sans doute, la bande de cet élégant petit livre porte ces mots lourds de sens philosophique : « Voici le livre de la sagesse, le bréviaire de l’à-peu-près. » C’est en vérité, tout un système, toute une doctrine, une conception du monde et de l’univers.
Ces graves considérations n’empêchent point d’ailleurs ce « quasi-roman » d’être d’une lecture fort agréable. Mme Maryse Choisy y conte l’histoire décevante du maharadjah Kaj Koumar Assiddarth d’Ananganagar, aristocrate raffiné, infatigable chercheur d’idéal qui, après avoir épuisé la coupe des plaisirs, tombe soudain éperdument amoureux de la Joconde. Le prince croit la reconnaître à Florence sous les traits d’une fille du peuple, fraîche et épanouie, et il se persuade qu’elle est l’incarnation du mystère éternel, qu’elle lui livrera la solution du problème de la vie, la clef de l’éternelle énigme. Il l’épouse, mais, hélas ! il ne trouve que néant dans les yeux bleus de la belle, dans ses yeux de verre, insignifiants et vide. Ayant invoqué la déesse Kali, il s’endort et deux rêves merveilleux le transportent, l’un dans l’antique Chine, l’autre à la naissance du monde.
Ce livre, qui nous ramène à la fin parmi nos contemporains, dénote une imagination brillante à laquelle Mme Maryse Choisy s’abandonne avec un visible et délicieux plaisir. Ce n’est pas son moindre mérite de réussir souvent à nous le faire partager.
- J. Ernest-Charles, « Notes : Presque… », in La Griffe, 15 février 1925 :
Ah ! ces femmes de Lettres ! elles vous étonneront toujours… J’entends : étonneront, dans le bon sens du mot, si toutefois ce mot peut avoir un sens moins bon ! Mme Maryse Choisy — une nouvelle venue : salut et fraternité, chère Madame ! publie un livre tout rempli de talent, certes, qui est intitulé : Presque… et ce n’est pourtant pas un livre d’à peu près…
Le titre n’est pas si banal, et le livre non plus : en soit remercié Ganapati, le dieu à tête d’éléphant puisque Maryse Choisy, qui le connaît personnellement, l’invoque au début de son ouvrage et compte qu’il sera pour elle le dispensateur du succès… Ganapati intervenant, je me demande ce qu’il restera à faire aux critiques. Il ne faut pas se mettre ainsi ostensiblement sous la protection divine car cela décourage les simples hommes que nous sommes… Mais tâchons de ne pas être de ceux que Ganapati décourage…
D’autant plus que Mme Maryse Choisy ne se contente pas d’avoir du talent, elle donne une aimable leçon aux écrivains de bonne volonté. Elle précise le titre de son livre Presque : quasi-roman…
Quasi-roman ! Le mot est un mot symbole. Le mot est une profession de foi. Et le mot est peut-être une satire tout en même temps… Aujourd’hui, il y a bien des livres qui se disent des romans et qui ne sont pas des romans autant qu’ils croient l’être. Ils ne sont que des quasi-romans. C’est pourquoi d’ailleurs, le roman périclite… Et entre nous, est-ce à cause de la tristesse de l’époque, tous ces romans sont ennuyeux — ennuyeux comme la pluie. J’aime mieux l’auteur qui avec une loyauté incomparable, ne cherche pas à abuser le lecteur éventuel et déclare : Quasi-roman, au lieu d’indiquer : roman. — Voilà donc que Mme Maryse Choisy fait de la franchise un principe et une qualité des femmes de lettres… Tant mieux ! Et si les femmes de lettres sont franches dans la littérature, tout porte à croire, n’est-ce pas ! qu’elles ne se considéreront point pour cela comme dispensées d’être franches également dans la vie.
- ?, « Nouvelles littéraires », in La Lanterne n° 17368, 18 février 1925, p. 3 :
Comment l’auteur a-t-elle pu résister à la tentation d’une préface; elle aurait été — presque — ceci :Si vous êtes de ces esprits universels, supérieurs et convaincus qui savent tout, qui ont tout vu et tout entendu, qui ne doutent de rien et qui ont une opinion inébranlable en toutes questions; ne lisez pas ce livre : il pourrait vous irriter.
Si vous reprochez à l’auteur d’être impartial ou presque (car personne ne se trouve assez dépourvu de passion pour être entièrement impartial); si vous vous offensez de ce qu’un auteur prenne la liberté de sacrifier son goût d’un langage concis et clair aux exigences de l’esprit du récit; si vous jugez qu’il eût été possible d’exprimer tout, le mystère, l’amour de la « surornementation » et le vague à l’âme hindoue dans le joyeux parler propre à décrire les péripéties d’un adultère parisien; ne lisez pas ce livre.
Mais si vous vous plaisez à suivre la passion dans ses méandres tourmentés; si vous n’ignorez point que votre idéal le plus absolu, que vos désirs les plus certains sont soumis aux contingences et aux vicissitudes et aux duplicités de l’âme humaine, alors voici votre livre; le livre de toutes les richesses sensuelles, sensibles et sentimentales; le livre des joies et des mélancolies; le livre de la sagesse.
- Les Treize, « Quelques livres nouveaux », in L’Intransigeant, 2 mars 1925 :
Un maharadja comblé, accablé par tous les biens de ce monde, tombe amoureux de la Joconde. Il ne se contentera pas de ce sage amour platonique et cherchera à Florence une Mona Lisa vivante. Il croira l’avoir trouvée en la personne d’une blanchisseuse aux yeux éternellement baissés. Elle ne lèvera les yeux qu’une fois la cérémonie du mariage consommée, et le maharadja, déçu devant ces yeux de faïence, abandonnera la belle enfant et se prosternera devant l’autel de Kali… Et voici ce qu’il rêvera…
Mais lisez plutôt cette bizarre histoire dans laquelle viennent s’encastrer un récit curieux de la création de la femme, une histoire d’abeille, un conte très parisien qui se suivent et ne se ressemblent que par le mot qui les termine : presque… Autrement dit : « Ici bas tout n’est qu’illusion et apparence ».
C’est ce qu’à la dernière page l’Épouse de Çiva vient apprendre au maharadja qui n’a plus qu’à se jeter dans le Gange sacré.
Mme Maryse Choisy connaît bien l’âme hindoue. Elle a cherché l’atmosphère du mystère. Il y a dans son livre quelques belles pages riches d’une érudition encore imparfaitement assimilée.
- Raymond Clauzel, « Les idées, les sentiments et la beauté des livres », in Ève, 8 mars 1925 :
Dans Presque, quasi-roman de Mme Maryse Choisy (Editeurs Associés), le spectacle d’une âme hindoue nous est donné. Elle est, cette âge, de race et d’élite. Il s’agit d’une sérénissime Altesse de profession. Raj Koumar Assiddarth Singh d’Ananganagar. Riche comme un maharadja qu’il est, Assiddarth s’est fait connaître par ses prodigalités fastueuses, son hospitalité, son courage, des aptitudes et qualité toutes brillantes. Ses mains aristocratiques n’ont puisé dans la vie que joyaux et brillants. L’âge d’or régnait pour lui sur la terre, si ingrate au commun des hommes. Et pourtant, le seigneur d’Ananganagar promène en Europe une mélancolie insatisfaite. Il s’est retiré en son âme vague. Or, pour l’âme qui veut se satisfaire, les biens de fortune ne sont d’aucuns secours. Il a été heureux presque dans le monde ; il voudrait l’être absolument, par la possession pure et complète de la félicité intérieure.
C’est dans ces dispositions que le prince hindou devient amoureux, à Paris, de Mona Lisa, de la Joconde elle-même, telle qu’elle est en son cadre du Louvre. C’est très sérieux et d’une sincérité issue même de la volupté intérieure, languissante et insatisfaite du personnage. Voilà donc Assidarth à Florence, dans l’atmosphère qui enveloppa l’idéale bien-aimée. Un hindou ne croit pas à la mort. Le nôtre retrouve donc la Joconde vivante, sous la forme d’une jeune et belle blanchisseuse qui a nom Lucia. Il l’épouse, et toujours épris en un sentiment d’adoration mystique, emmène sa jeune femme aux Indes, dans son fabuleux palais d’Ananganagar. Un jour qu’il a conduit Lucia au temple, il la contemple en son extase, pareille à la déesse Kali et comme elle « l’incarnation même de la vie universelle ».
Assiddarth veut posséder les yeux de Mona Lisa, ces yeux dont il fait un puits de mystère. Mais, au temple, où l’instant serait propice, Lucia garde ses paupières closes. Après l’office, le Maharadja ne doute point que la bien-aimée ne prononce enfin des paroles sublimes. La jeune femme réclame seulement un plat de « ravioli », car elle a la nostalgie des pâtes nationales ! Alors le seigneur d’Ananganagar, ayant renversé la tête de son idole, aperçut « deux yeux bleus de poupée, deux yeux de verre, vacants, insignifiants ! » Encore une fois, il aura approché la céleste félicité, presque !… Et il en a été ainsi dans ses vies antérieures. Un rêve le lui apprend.
Les autres contes du volume montrent également que tout advient quasiment et que jamais cette possession parfaite qui est le désir de l’âme ne se réalise hors de nous. Seule, la sagesse de la contemplation, du nirvana, de la sérénité, des événements vides, en quelque sorte, est susceptible de nous la procurer.
Le style de ce livre où les récits ont tant de charme hiératique est orné comme une idole, rempli d’inversions et d’épithètes qui font pierreries. Il s’oppose ainsi au fond de la pensée, prônant le dépouillement de toutes les choses sensibles, puisque la divine sérénité est le souverain bien.
- Clément Grémont in La Revue Sincère, 15 mars 1925, p.245 :
Pour illustrer, une fois de plus, cette idée que tout ici-bas n’est qu’illusion et apparence, l’auteur a recouru à l’affabulation que voici. Raj Koumar Assiddarth etc. — prince hindou « chercheur d’idéal et grand épuisé » — s’éprend de la Joconde du grand Léonard. A Florence, il découvre une jeune blanchisseuse, au regard toujours voilé, en qui il reconnaît, non seulement une nouvelle Gioconda, mais encore « une incarnation de l’énigme universelle.» Épousailles et voyages aux Indes. Là seulement, Raj Koumar etc. a la révélation des yeux de l’aimée. Enfer et damnation ! Ce sont des yeux de poupée, « vacants de toute expression. » Le malheureux n’a plus qu’à invoquer Kali, la déesse aux quatre mains. Pitoyable, celle-ci lui procure une série de visions édifiantes. Ainsi apprend-il que, dans la Chine antique, il fut presque un saint. Il apprend bien d’autres choses, et notamment qu’aujourd’hui comme autrefois, on aime presque, on croit presque, on est presque honnête… La vision finale lui montre comment, en l’an 2923, le dernier artiste possèdera presque la Beauté. Raj Koumar etc. a compris. Il ne lui reste qu’à s’unir dans la mort à la généreuse Kali. Et encore, qui sait ? La mort et Kali ne sont peut-être, elles- mêmes, que des illusions ? Néanmoins, le prince se jette dans le Gange sacré.
Voilà. Le style de Presque… est idoine au fond : tournures moyenâgeuses, accumulations d’épithètes, termes rares, tarabiscotage de la phrase, pointes de pédantisme — le dégoût de vivre s’appelle ici le taedium vitœ — rien n’y manque de ce qui devrait nous plaire ou nous ébahir. Le Vient de paraître, glissé dans le volume, affirme « qu’il n’eût pas été possible d’exprimer autrement tout le mystère, l’amour de la « surornementation,» le vague à l’âme hindoue…» Cruelle nécessité, peines perdues ! Car Presque…, que je considérai d’abord comme une gageure, une fumisterie montparnassienne, n’émeut point et n’intéresse guère. Tout au plus, ce quasi roman, qui tient parfois du poème en prose, laisse-t-il le regret de l’œuvre que Madame Maryse Choisy aurait sans doute pu nous donner. L’auteur a beaucoup lu et vu, et sa culture est certaine. Cela, hélas ! ne suffit pas.
« Ce ne sont point les Dieux eux-mêmes qui nous sont chers dans les Dieux, dit un texte hindou, mais le Moi qui nous est cher en eux. » La plupart des femmes écrivains d’aujourd’hui interprètent cette pensée à l’occidentale : de là vient qu’elles parviennent souvent à nous émouvoir. Madame Maryse Choisy ne l’entend pas de la sorte, et c’est dommage. On peut croire en effet, qu’à côté, ou même à défaut d’autres qualités, la vraie sensibilité, la compréhension affectueuse de la nature humaine vaudront toujours mieux, en art, que les connaissances livresques et que le goût de l’originalité à tout prix.
— Je ne suis, dites-vous, qu’un Barbare ?… Ainsi soit-il !
- ?, « Livres lus », in Paris-soir, 22 mars 1925, p. 2 :
Un fabuleux prince hindou se trouve transplanté en Europe dans un cadre digne de sa naissance et de son opulence. (Ce cadre est décrit par l’auteur avec une heureuse abondance de détails curieux et de mots choisis). Il goûte à tout et fait bientôt le tour, si nous pouvons parler ainsi, des sensations les plus rares et les plus étranges. Cependant, il ne connaît pas l’amour, au sens le plus élevé de ce mot, et le recherche. Il part pour l’Italie où il espère qu’il rencontrera la femme idéale, ressemblant à Monna Lisa, dont le sourire l’a enchanté, car il lui rappela des déesses qu’il adorait quand il était petit enfant, dans son pays où on lui contait leurs histoires mirifiques.
Il y trouve, en effet, une créature dont la ressemblance avec cet idéal qu’il se fait de la femme est merveilleuse. Bien qu’elle soit simple blanchisseuse, il l’épouse et l’emporte, éblouie, dans les merveilleuses contrées et les palais somptueux de ses ancêtres. Un jour — comme dans les contes de fées — pendant qu’ils prient ardemment aux pieds d’une kali, il veut à tout prix voir les yeux de son épouse qui (chose étrange, inexplicable, inexpliquée) les tient toujours baissés. Horreur ! Cette femme adorable n’a que de grands yeux bêtes… L’Hindou est dépossédé de son illusion (et l’illusion n’est-ce pas ce qui crée l’amour ?). Il s’abîme en prières qui ne finissent pas et dans lesquelles passent et repassent ses rêves trop grands qu’il faut bien confronter avec les trop petites réalités. Ayant presque tout connu, il ne lui manque de goûter que la volupté de la mort. Il se jette dans le Gange. Mais la trouve-t-il, cette volupté ? Mystère… Autre mystère…
Le héros de ce livre, personnage symbolique, veut nous prouver, sans doute, que tout en ce bas monde n’est qu’illusion. Théorie connue de la relativité. Atteint-on le bonheur ? Quelquefois on croit presque le toucher. Mais c’est tout ce qu’on peut atteindre.
Jolie écriture, à la fois simple et compliquée, artiste. On pense à du Jean Lorrain féminin.
- Fernic in La Semaine à Paris, 3 avril 1925, p. 74 :
Un maharadja fabuleusement riche s’éprend de la Joconde, mais il ne s’en tient pas là et va à Florence pour tenter d’y trouver une Joconde en chair et en os. Il découvre son idéal : une petite blanchisseuse aux paupières toujours baissées. Il l’épouse et les jours heureux se succèdent jusqu’au moment où Lucia ouvre les yeux : horreur ! ces yeux énigmatiques ne sont qu’insignifiants, des yeux de poupée. La maharadja l’abandonne, et va se prosterner devant l’autel de Kali où il s’endort. Ses rêves : Chinoiseries, Avant le Déluge, Aujourd’hui, sont d’une amusante diversité, puis il s’éveille et se jette dans le Gange pour – ayant épuisé toutes les voluptés ou presque – connaître la volupté de la mort. Mme Maryse Choisy sait beaucoup de choses, j’allais dire trop, ce qui alourdit souvent son livre qui est intéressant et curieux.
- Louis Payen in La Presse n°3767, 8 juin 1925, p.2 :
Dans son magnifique appartement des Champs-Elysées, Raj Koumar Assidarth Singh d’Ananganagar, – excusez du peu ! – réfléchit, s’ennuie, médite sur les religions et sur l’humanité, rêve et s’endort… ou presque. Il voit passer dans ses songes des exemples de l’histoire du monde, nous révèle comment la femme fut créée et comment les Anettis perdirent leur Reyne, puis saute brusquement dans le moderne pour nous montrer comment on croit, comment on sent, comment on aime… Il ne va pas jusqu’au bout. C’est un amateur du presque et c’est presque bien…
